Notre journal L’Essentiel

Kek nouvèl d’Ayiti  par CARINE MAFFLI

 

Chère famille, chers amis,

Deux mois déjà se sont écoulés depuis les retrouvailles avec nombre d’entre vous, deux mois qui ont filé à la vitesse de la poussée du maïs d’août, des cyclones de septembre et de l’apparition de tous les nouveaux uniformes de cette rentrée scolaire. Je repense souvent à toutes les rencontres et visites de ce mois de juillet ; celles qui ont eu lieu et celles qu’on aurait aimé vivre encore. Merci pour votre amitié, votre générosité, votre intérêt, intacts, pour tout ce qui se vit ici en Haïti. Ils m’ont permis de retourner à ce pays adoptif avec forces et joies renouvelées.

Retour au pays

Un retour en pleine saison pluvieuse, avec une nature qui m’a saisie par sa beauté. En août, la terre est si bien nourrie par les pluies que tout est vert, foisonnant, luxuriant. Au soir, l’air nous pèse de plus en plus sur les épaules. Lorsque cela devient insoutenable, le ciel finit par éclater et déverse sur nous l’intégralité de ses eaux en pluies torrentielles. Lorsque le déluge est passé, au début de la nuit, les chemins se sont transformés en rivières de boue qui sécheront nonchalamment jusqu’à la prochaine averse. De leur côté, les criquets reprennent leurs palabres, les crapauds leurs vocalises et les humains entrent dans leur sommeil. Malgré tout, ils sont nombreux, ceux qui se plaignent de vivre dans l’eau et les moustiques quand il pleut. C’est aussi la saison des avocats : du beurre doré qu’on tartine partout, qui se vend à profusion et qui rehausse la saveur de n’importe quel plat (avez-vous déjà testé le mélange pain – avocats – beurre d’arachides – piment ?)

Un retour au pays avec des côtés gratifiants, car même s’il faut sans cesse réapprendre l’art du lâcher prise, j’ai tout de même réalisé que je pouvais me reposer sur des petits acquis pour entamer cette deuxième année. Par exemple, j’arrive maintenant simuler au quart de tour l’énervement quand le prix proposé pour la course en moto dépasse les normes. Je peux aussi raisonnablement deviner l’heure qu’il est en faisant correspondre la couleur du ciel avec la quantité de transpiration dans mon t-shirt. Je commence à regarder les fourmis de la cuisine, les cafards de la douche et les mygales du salon d’un œil amical, presque bienveillant. Je deviens de jour en jour plus habile pour intercepter au vol quelques remarques sur la blanche et les retourner de façon à ce que tout le monde se quitte avec le sourire et un peu plus de compréhension mutuelle.

Et j’ai encore tant de choses à apprendre : je reste incapable de comprendre quand mes copies seront prêtes (il faut surtout pas demander « quand mes copies seront-elles prêtes ? », car vous obtiendrez pour toute réponse des informations détaillées sur le mécanisme de la photocopieuse), je me rends au travail avec les chaussures les plus sales de toute la vallée (impossible de me résigner à les frotter tous les matins comme le veulent les normes de bienséance locale), et je continue d’éprouver une certaine appréhension à casser mes noix de coco à la machette.

Retour à l’école

Du côté de nos amis et collègues professeurs, le mois d’août est l’un des plus difficiles de l’année. Les « salaires », s’ils existent et s’ils méritent cette appellation, ne sont versés qu’en fonction des heures de cours dispensées. Depuis la mi-juin, plus de cours à donner. Et comme la plupart des écoles tournent en déficit, les derniers émoluments de l’année scolaire non plus ne sont souvent pas versés. En août, le professeur moyen ne reçoit donc plus un sou depuis environ 4 mois. Avec l’arrivée du mois de septembre, les choses se compliquent encore : il faut payer l’école, les uniformes, les livres et les cahiers pour les enfants, et toujours pas de rentrée d’argent avant la fin du mois. Tous les jours et dans tous les sens, les gens se prêtent de l’argent, se vendent à crédit et se privent de nourriture pour arriver à leurs fins. Jamais je n’ai vu autant d’argent circuler de main à main. Voici l’extrait d’un dialogue comme j’en ai eu des dizaines ces derniers temps :

– Madame Carine, je n’ai pas encore payé l’école de mes enfants. C’est lundi que le directeur a prévu de renvoyer à la maison les enfants qui n’ont pas payé l’école.

– Et l’uniforme, vous l’avez déjà fait ?

– Oui, mais maintenant je n’ai plus rien.

– Et pour les livres, vous allez faire comment ?

– Il y en a 12 sur la liste, c’est trop ! Je verrai plus tard ceux que je pourrai acheter. En janvier peut-être. J’ai déjà acheté une plume [stylo] et trois cahiers.

– Combien d’enfants avez-vous ?

– 4, et j’attends le cinquième. Vous savez, je ne voulais pas en avoir autant… Le premier père est mort et le deuxième est parti avec une autre femme. Il ne donne rien pour nous aider, moi et les enfants.

– Ce sera le dernier ?

– Oui, oui, la vie est trop dure.

Parfois on trouve des solutions, et parfois, il faut simplement espérer que le chemin, qu’on n’arrive pas vraiment à entrevoir, se dessinera en son temps.

Vous l’aurez compris, l’une des spécificités de l’école haïtienne, si peu prise en charge par l’Etat, est qu’elle repose presque uniquement sur les épaules des parents[1]. Ces derniers, qui désirent tous prodiguer une éducation formelle à leurs enfants, sont ainsi amenés à faire des sacrifices énormes pour leur donner l’espoir d’un avenir. Tout le monde se bat pour y arriver, car l’éducation reste le seul espoir d’un mieux.

En plus de cet incontournable casse-tête financier qui accompagne chaque rentrée scolaire, celle de 2017 a été passablement mouvementée par les grèves et leurs potentiels de violence (mécontentement face au nouveau budget de l’année voté par le Sénat), par le cortège d’ouragans dont on a tous suivi le parcours (mais qui nous ont heureusement bien épargnés), et par les freins multiples au démarrage de ce navire difficilement navigable qu’est l’école haïtienne (manque de mobilier, manque de livres, tailleurs d’uniformes débordés, professeurs pas encore mobilisés, élèves sur des listes d’attente, etc.) En septembre, l’essentiel de nos visites d’école consistait à encourager les directeurs à démarrer leur rentrée, alors que cela faisait un mois que le calendrier officiel la prévoyait, cette fameuse rentrée. Heureusement, à l’heure où je vous écris, la majorité des élèves ont retrouvé le chemin de l’école.

Et le bonheur dans tout ça ?

Est-ce à dire que le bonheur est trop hypothéqué sur cette île dont les deux bras semblent inlassablement tendus vers les mégapoles de l’Amérique du Nord ? Récemment, nous avons retrouvé un groupe de professeurs pour une pratique de discussion philosophique sur le thème du bonheur. L’une des participantes, très touchée par le sujet, nous a interpelés : « Peut-on vivre heureux dans un pays qui ne respecte pas les droits humains ? » C’est vrai, jamais je n’ai autant mesuré les bienfaits dont jouit la société (bien imparfaite, on s’entend) d’où je viens : l’accès à l’éducation, aux soins, la possibilité de s’exprimer sans avoir à redouter d’être violenté, la possibilité de se développer intellectuellement, culturellement, professionnellement, celle de former des projets de vie aussi.

La discussion était vive, tant la question semblait brûlante. Un autre participant, directeur d’école, a répondu, humblement « Oui, on peut vivre heureux, à notre niveau ». La sagesse de cet homme en dit long sur la façon dont les Haïtiens construisent leur bonheur. Pour les gens avec qui nous sommes, le bonheur est intimement lié au fait de pouvoir être utile aux autres, à sa communauté, à son pays. La conscience que tout est encore à faire dans ce pays est très forte. Alors, tous ceux qui ont un peu de cœur, des connaissances et éventuellement quelques vagues moyens vont essayer de faire quelque chose en faveur des autres, pour avancer. C’est l’évidence même. Dès que quelqu’un gagne un peu d’argent, son plus grand soulagement (pour ne pas dire bonheur) sera de pouvoir aider (un peu) son entourage.

Retour sur les séminaires

 Ce désir d’avancer, nous l’avons retrouvé intact chez les participants aux séminaires d’août. Avec l’aide de nos équipes de formateurs, nous avons pu offrir à la communauté un ou deux séminaires chaque semaine du mois d’août, pour des publics différents et dans différentes zones géographiques. Nous avons invité les directeurs à un séminaire de préparation de rentrée. Quant aux professeurs, ils en savent maintenant un peu plus sur la préparation de leçons et sur l’enseignement des langues étrangères.

C’était pour moi un réel défi de trouver des chemins qui puissent aider nos amis enseignants à mieux préparer leurs cours. Plus je me confrontais à leurs difficultés et plus je réalisais l’influence de ce que l’on a soi-même vécu comme élève : bien souvent, on reproduit, en tout cas en partie, les façons de faire avec lesquelles on a grandi. On y rajoute quelques méthodes, un savoir bien intégré, un peu de bon sens et voilà un cours ! Quand le modèle à imiter a été bon, on s’en sort souvent assez bien. Mais rien de tout cela dans notre vallée : l’écrasante majorité des professeurs ne connaît aucun bon modèle à imiter, a subi beaucoup d’années d’éducation désastreuse qu’il devra patiemment revisiter et déconstruire, pour pouvoir rebâtir. Pour un prof moyen, préparer une leçon au secondaire revient à trouver un manuel qui traite du sujet, lire et relire le chapitre correspondant jusqu’à mémorisation et déclamer le contenu du livre devant plusieurs dizaines d’élèves muets. Presque tous les cours se déroulent ainsi : pas d’activités, pas de parole donnée aux élèves, pas d’espace pour réfléchir au savoir, pas de projet, pas de création, peu de liens avec la vie pratique. Les profs qui ont relevé le défi de suivre des formations font preuve d’un réel courage pour s’engager en terrain si inconnu. Et même si le système n’est pas en train de changer profondément, il y a des personnes qui commencent à se laisser transformer et à changer de petites choses dans leur pratique. Elles en sont fières !

Au quotidien

À l’heure où je vous écris, nous préparons activement un grand séminaire d’éducation à la sexualité, qui aura lieu au début du mois de novembre. On y attend plus de 150 professeurs. Nous venons également de démarrer des activités qui puissent permettre aux profs de se rencontrer tout en passant du bon temps : un après-midi « cinéma éducatif » une fois par mois et un groupe de conversation française chaque semaine. Notre première projection, « Sur le chemin de l’école » de Pascal Plisson, a été fort bien reçue. À la fin du film, une spectatrice s’est exclamée : « On dit souvent qu’Haïti est le pire endroit où vivre, mais en fait il y a des personnes encore bien plus en difficulté que nous ! Arrêtons de penser que nous sommes les derniers ! »

Que dire encore de tout ce que je vois chaque jour ? Plus j’entre dans cette réalité difficile et ingrate, plus je me questionne sur ce monde tiraillé de dans les extrêmes… et plus il m’est donné aussi de voir la beauté des gens qui m’entourent : leur désir de rendre service, leur capacité à dépasser les soucis du moment pour raconter une blague, leur patience magnanime, leur endurance pour travailler chaque jour de l’année, leurs espoirs de fous, leur façon de vivre au mieux dans leur réalité et d’être heureux, à leur niveau.

C’est de cet endroit où tant de gens réussissent quotidiennement l’exploit de vivre heureux que je vous embrasse tous, chers proches et lointains, en vous assurant de mon affection ainsi que de ma profonde amitié.

Avec un merci spécial à mes visiteurs de ces derniers mois, Marie-Pascale, Maurice, Marie-Lucie, Christoph, Ciliane, Caroline, Patricia, Faubert, Kim-Mai, qui, par votre présence, avez contribué à rendre notre quotidien plus heureux encore !

Carine

[1] Sur les quelque 150 écoles que nous supervisons, seules 10% d’entre elles sont des écoles nationales (ce qui signifie que les écolages sont moins coûteux, car en partie pris en charge par l’Etat). Par la force des choses, le 90% restant est privé. Dans ces écoles, les frais de fonctionnement et les salaires sont entièrement assumés par les parents.

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